Sur son monument funéraire, érigé par le sculpteur E.Néïzvetsny au cimetière de Novodiévitchi, des blocs de marbre blanc s’entrelacent bizarrement avec des blocs noirs. C’est un monument symbolique, il reflète le rapport de cet homme hors du commun avec ce qu’il a réalisé et laissé dans la mémoire du peuple.
Mais si je considère la partie blanche du monument comme relative à la première partie de son activité qui a été très utile pour notre patrie et pour le mouvement communiste, les traits négatifs de son caractère volontariste caractérisent la deuxième partie de son activité, quand il concentrait tout le pouvoir du gouvernement et du parti, ne prenant personne en considération sur aucun sujet.
La victoire au Plenum du Comité central de juillet 1957 sur des adversaires hostiles à la dénonciation du culte de la personnalité (et ils étaient majoritaires au Comité central), cette victoire devait avoir des conséquences fatales pour lui-même et pour le destin du pays.
Talentueux, courageux, volontaire, doté d’une mémoire puissante, de ruse et d’un caractère bien trempé, capable d’affronter les éléments adverses il était en même temps d’une impolitesse effrayante et têtu à l’extrême.
Après le plenum de juillet, après avoir éliminé du Comité central Chepilov * et l’avoir rétrogradé (pour la première fois dans l’histoire il fut chassé de l’Académie des sciences de l’URSS et privé de ses privilèges de général), Khrouchtchev fut très en colère en premier lieu parce que Chepilov qu’il avait promu au poste de Président de conseil des ministres avait osé dévoiler toutes ses gaffes et ses imprécations grossières et que « s’étant joint au groupe anti-parti* » il avait rendu publiques ses notes au Plenum. Quoiqu’on en dise, la démarche n’était pas élégante et je dirais même traîtresse.
Mais Khrouchtchev, aiguillonné par les provocateurs (parmi lesquels figurait en première place A. Korneïtchouk*, son ami de longue date en Ukraine, ainsi que L.Soboliov) déversa sa colère sur toute l’intelligentsia, et incapable de contenir son ardeur et de gérer son tempérament déchaîné, il s’en prit violemment à elle avec des attaques violentes et absolument infondées.
D’ailleurs, avant d’aborder ce thème, je dirai quelques mots de Chepilov que je connaissais depuis longtemps. C’est un homme cultivé, délicat et courtois, bien qu’incompétent en matière artistique ; quand il occupait ce poste, il faisait preuve d’un total manque d’autonomie dans ses appréciations littéraires ou artistiques et recherchait les bonnes grâces de Khrouchtchev.
Par exemple, pour le roman de V. Doudintsev, « l’Homme ne vit pas que de pain », deux jours avant la conférence du Comité central, il me chargea d’écrire une note sur le roman ; j’ai essayé de rester objectif (mais court )en soulignant l’actualité indubitable du roman, la force du personnage de Drozdov, le flou qui entoure le personnage de Lopatkine. Deux jours plus tard, j’apportai ma note à Chepilov et je vis que Korneïtchouk était avec lui. Chepilov lut ma note et l’approuva. Mais le lendemain Khrouchtchev prononça un discours tapageur et violent attaquant Doudintsev et le lui reprochant toutes sortes de fautes. J’allai vers Chepilov mais celui-ci baissa les bras avec agacement.
Après cela commença la séquence « de la pression de la censure » dans les organisations d’écrivains et les maisons d’édition ; la section moscovite de K. Simonov*, qui jusqu’à présent avait soutenu et encensé le roman publié dans son journal « Novy Mir » fut contrainte de prononcer un discours faux et démagogique où il se repentait et se flagellait pour ses « fautes ». Simonov gardait au fond de lui le souvenir douloureux de cette intervention. Il reprochait à Doudintsev d’avoir montré comment nous avions reculé jusqu’à Moscou mais qu’en revanche il n’avait pas su montrer comment nous avions pris Berlin. C’est une thèse clairement démagogique qui n’a aucun rapport avec le roman de Doudintsev mais qui fut maintes fois imputée à Simonov par les critiques.
D’ailleurs, Doudintsev répondit avec une grande dignité à Simonov, en lui expliquant quand, pour quelle raison et au nom de quoi il avait conçu ce roman , l’un des premiers à cette époque à avoir timidement dénoncé la rouille administrative qui rongeait la société soviétique.
Pour en revenir à Chepilov, je me souviens de sa conduite lâche pendant le III Plénum du bureau de l’Union des écrivains de l’URSS qui se tint en mai 1957, à Moscou, à la Maison des architectes. Ce fut l’un des plénums les plus honteux et les plus vils de l’histoire de notre Union. L.Sobolev, remonté par Chepilov, reprocha en termes menaçants aux écrivains moscovites qui refusaient de se repentir de leurs erreurs supposées et de leurs péchés, de s’enfermer dans un « vœu du silence ».
E. Dolmatovski, président de la section moscovite de l’Union des écrivains, se joignit à lui en s’en prenant à ses anciens compagnons littéraires dans un discours criailleur et hypocrite. L’indignation sans mesure de Chepilov provoqua l’intervention de V. Ovetchkine, qui venant tout juste de rentrer de Chine, apparemment sans trop bien comprendre ce qui se passait là-bas, faisait l’éloge du mode de vie chinois qui lui plaisait beaucoup, y voyant comme un « contrat individuel ».Chepilov était en rage. Qui est-ce encore ? Qu’est-ce que c’est que cet écrivain Ovetchkine ? Qu’est-ce qu’il a écrit ? J’essayai d’expliquer à Chepilov qu’Ovetchkine était un écrivain connu et méritant, l’auteur du récit « Salut du front » et des célèbres « Journées des régions ».Ces informations n’impressionnèrent pas Chepilov. Par ailleurs, il faut dire que lorsqu’il est tombé en disgrâce, Chepilov s’est conduit avec beaucoup de dignité. Il ne se plaignait pas et se montrait régulièrement aux premières et aux spectacles.
Je me souviens en particulier d’une anecdote. Au printemps 1957, j’assistai à la première d’un ballet de Tchaboukiani intitulé « Othello » à Tbilissi, spectacle que le théâtre montra à Moscou l’été suivant. Les billets ne s’obtenaient que sur invitation. La veille du spectacle Chepilov m’appelle . Au début de l’année, il avait prononcé un discours directeur devant l’Union des compositeurs. Il me demanda si je pouvais lui obtenir ne serait-ce qu’un petit billet.
« Mais bien sûr, Dimitri Trofimovitch, j’ai des billets, je vous les fais porter immédiatement.
Le lendemain, on me convoque au Comité du Parti et on me demande avec la plus grande sévérité, pour quelle raison les places de la dixième rangée qui m’étaient attribuées étaient occupées par Chepilov.
« Enfin, vous ne savez pas qu’il s’est rapproché du groupe anti-parti et qu’il lui est interdit de figurer sur la liste du Parti à Moscou ?
-Je le sais bien, mais nous avons travaillé ensemble plusieurs années à Moscou et je n’avais pas besoin de ces billets en fait. »
Cette fois, l’affaire n’eut pas de conséquences.
Enfin, j’ai pris un peu d’avance, je reviens à Khrouchtchev.
Dans les mois qui ont suivi le XX° Congrès, nous nous sommes vus assez souvent et j’ai entendu une bonne dizaine de fois l’histoire de l’arrestation de Beria et de son interrogatoire. Il était particulièrement indigné par la conduite de Voroshilov*qui avait réagi de manière assez fuyante au problème de son arrestation.
« Ecoute Nikita, ça ne vaut pas la peine de toucher à Beria, c’est un brave type, en Crimée il a fait construire des datchas et des sanatoriums, au Caucase aussi, il y en a même un qui porte mon nom. »
Khrouchtchev racontait sans aucune retenue tout ce qui l’avait perturbé durant les premiers mois qui ont suivi le Congrès. Je me souviens de l’été 1956 en Crimée sur la plage de Miskhora où des dizaines de personnes de tout acabit prenaient leur bain de soleil, soudain Khrouchtchev remonte à la surface dans un caleçon jusqu’aux genoux et il se met aussitôt à raconter comment il s’était conduit lors de l’interrogatoire de Beria. C’est le procureur Roudenko* avec qui je partageais ma chambre à l’hôpital qui m’a confié tous les détails.
Au début, Beria s’était montré hautain et arrogant, exigeant d’être interrogé par tous les membres du Presidium du Comité central. Mais quand Roudenko se fut exclamé : « Vous parlez avec le Premier conseiller militaire, citoyen, quel est votre nom ? » il se ratatina, prit peur et se traînant humblement sur les genoux, demanda la permission de lui baiser la main.
Son frère d’armes se conduisit autrement. Baguirov* était un bourreau sadique et violent, chez qui j’ai eu l’occasion de vivre à Bakou après la clôture du procès et l’exécution du criminel. Les participants du procès m’ont raconté qu’il avait eu une conduite provocatrice, refusant de répondre aux questions, de se justifier et ne demandant aucune indulgence.
L’énergie bouillonnante de Khrouchtchev ajoutée à un analphabétisme confondant et étonnant pour un diplômé de l’Académie industrielle de Moscou donnait des résultats inattendus.
En 1957, B.N.Polenov et moi fûmes chargés de préparer l’intervention de Khrouchtchev au Troisième congrès des écrivains qui devait se tenir sans délai. Nous étions convenus que j’écrirai le discours tandis que Polenov qui prétendait bien connaître les expressions et les tournures préférées de Khrouchtchev « arrangerait » le texte. Quand on aborda la question des souhaits du conférencier, son assistant, V.Lebedev nous fit savoir que Nikita Sergueiévitch aurait voulu que l’on parle de son camarade de jeunesse et poète autodidacte, Maxine. Nous lui consacrâmes quelques mots, évoquant les poètes du peuple dont le talent restait enfoui faute d’être révélés, accablés qu’ils étaient par le poids d’un travail éreintant relevant d’une quasi servitude.
En montant à la tribune, Nikita Serguéiévitch nous dit que voilà, les gars avaient écrit quelque chose, qu’il en avait pris connaissance et que même, ça lui avait plu mais que toute la nuit il avait tourné la question dans sa tête et qu’il avait choisi la voie la plus difficile, faire une intervention non pas sur le papier, mais « venant de lui-même ». Et alors, ce fut le début de quelque chose d’inimaginable. Il n’y eut aucun discours concernant la littérature. Au sujet de Maxine, il fut dit que c’était un grand poète édifiant. (Après ce discours les flagorneurs zélés des maisons d’édition préparèrent un recueil des oeuvres de Maxine, mais on ne publia rien de nouveau.) Puis s’ensuivit un récit détaillé concernant un criminel et repris de justice odessite que Nikita avait lui-même rééduqué et pour lequel il s’était porté garant (quelques jours plus tard ce type commettait un crime à Odessa). Sautant d’un sujet à l’autre sans logique, Khrouchtchev au grand soulagement de tous conclut enfin son discours hautement original. La salle dans laquelle se trouvaient quelques milliers de délégués dont des centaines d’écrivains progressistes de l’Ouest les plus en vue demeura plongée dans la plus grande perplexité. Mais tous n’étaient pas ni perplexes ni chagrinés. A peine Khrouchtchev était-il descendu de la tribune que Korneïtchouk bondit du Presidium et hurla que nous venions d’être les témoins d’un évènement remarquable et que le discours de Khrouchtchev « éclairait la voie » et « ouvrait des perspectives. » Ce larbin cynique fut accueilli par l’auditoire dans un silence affligé. Pendant la pause, mon vieil ami Volodia Tendriakov vint me voir , dans un état d’agitation et d’angoisse. « Ecoute, c’est juste un crétin ». « Qu’est-ce que tu dis, Volodia, il a beaucoup de talent, il est très énergique, mais visiblement les discours improvisés ne sont pas son genre ni son truc. »
Je saute quelques moments moins flagrants sur lesquels je reviendrai peut-être par la suite pour parler du discours de Khrouchtchev devant le XX° Congrès du PCUS et de quelques évènements qui ont suivi. Bien sûr, il s’agit d’évènements et de souvenirs vieux de trente ans, incomplets et peut-être pas tout à fait exacts. Mais j’aimerais ne serait-ce que sommairement transmettre l’impression que fit le rapport et ce qu’il en reste dans ma mémoire.
Mes notes se sont perdues et je n’avais pas le temps d’y penser. Et le nombre de ceux qui ont entendu Khrouchtchev à ce moment – là a diminué de façon catastrophique.
Jusqu’à ce jour je me souviens avec beaucoup d’émotion de ce rapport, du lendemain de la clôture officielle du Congrès dans une atmosphère à moitié clandestine, quand tous les hôtes étrangers dont les dirigeants des partis communistes frères et les collaborateurs des sections idéologiques du Comité central du PCUS furent repartis.
Au début, avec un léger retard, Khrouchtchev et tous les membres du Presidium du Comité central arrivèrent, le visage rouge d’excitation. La conférence dura plus de trois heures, pause incluse. J’étais assis au premier rang du balcon à côté de Simonov et je transcrivais en sténo le rapport que Khrouchtchev lisait avec emportement, la voix entrecoupée par l’émotion. Il y avait beaucoup de fautes de grammaire et d’orthographe, beaucoup de digressions enflammées qui ne figuraient pas dans le texte lu par la suite par les écoliers et les komsomols.
Le rapport fit sur nous un effet extraordinaire. On y apprit l’histoire de la mort des officiers et dirigeants du parti (quelques noms seulement étaient cités) et la nouvelle du suicide d’Ordjonikidzé, le chéri du parti, traqué par Staline. L’assassinat de Kirov fut évoqué discrètement et avec retenue bien que l’on sentît que Khrouchtchev aurait voulu raconter toute la vérité jusqu’au bout.
Je ferai remarquer qu’après le Congrès, une commission spéciale pour l’instruction de l’affaire Kirov fut créée, dont l’un des membres s’avéra être mon ami, V.Lapoutine, substitut du chef de l’administration du Comité central. Il m’a affirmé que tous les documents désignaient indiscutablement Staline mais que les preuves formelles étaient insuffisantes car tous les témoins avaient été liquidés (juste après l’assassinat à Leningrad où Staline s’était immédiatement rendu et ensuite à la Kolyma). Le dernier témoin mourut dans des circonstances mystérieuses à la Kolyma au lendemain du XX Congrès.
Khrouchtchev parla de Staline avec une haine non dissimulée. Il l’accusa d’être le principal responsable de la défaite sur les fronts pendant la première partie de la guerre, de l’échec de l’opération de Kiev, dont le résultat fut que des millions de soldats soviétiques qui se trouvaient coincés dans une poche sans recevoir, par la faute de Staline, un ordre de retrait, tombèrent entre les mains de l’ennemi. Khrouchtchev disait que plus d’une fois il avait essayé de prévenir Staline par communication spéciale du danger imminent mais que Malenkov qui se trouvait à Moscou avait refusé de lui passer la communication. Des années d’humiliation se faisaient sentir dans la colère de Khrouchtchev quand ce dernier s’écria avec emportement : « C’est un lâche et un paniquard. Pas une seule fois il ne se rendit sur le front de toute la guerre. » A Vorochilov il disait avec mépris et rancœur : « Quant à toi, Klim reviens sur ton mensonge sur la défense de Tsaritsyno. Staline a bousillé Tsaritsyno comme le front polonais puis par la force et le chantage, il lui a imposé son nom (c’est plus tard que j’appris cela par un homme des plus intègres, Lev Shaoumian, le fils de Stepan Shaoumian qui dans les années vingt était secrétaire du comité de région à Tsaritsyno et qui fut le témoin de la répression qui s’abattit sur tous les opposants au changement de nom).
« Est-il possible qu’un vieillard chétif comme toi ne trouve pas en lui le courage et la conscience nécessaires pour dire la vérité que tu as vue de tes propres yeux » disait Nikita à un Vorochilov, rougissant jusqu’à la racine des cheveux. Il y eut alors de l’animation dans la salle pleine à craquer. Choqués et en état d’alerte nous fumions pendant la pause en compagnie de Simonov. Nous étions déjà au courant de beaucoup de choses avant cela mais cette vérité qui nous tombait dessus était trop inattendue. Et était-ce toute la vérité ? Et comment distinguer la véritable tragédie subie par le peuple des accusations portées par un conférencier déchaîné ? Les membres du congrès se dispersèrent en silence et échangeant des remarques anodines.
Dans les chambres d’hôtel du Kremlin les leaders des partis frères devaient recevoir plus tard le texte de la conférence dont les échos allaient secouer le monde pour bien des années.
Apparemment Nikita, emporté dans une excitation euphorique ne se rendait pas vraiment compte de l’onde de choc provoquée par sa conférence dans le pays et à l’étranger. En tous cas, dans le décret du Comité central rédigé de la main de P. Pospelov* sur la liquidation du culte de la personnalité tout était plus lisse et les angles, arrondis. Puis, après les évènements qui secouèrent la Hongrie, Khrouchtchev décida de battre en retraite et de mettre la pédale douce. En présence de Mao Tsé Toung, il rendit de nouveau hommage à Staline. I. Ehrenbourg* mentionne ce « zigzag » dans la dernière partie de ses mémoires. Bien qu’il ne fût pas invité à la conférence, il assista à la rencontre de Khrouchtchev avec le leader chinois.
« Le raidissement » s’abattit sur la littérature et sur la première rencontre des écrivains après les évènements en Hongrie où ils firent l’objet de remontrances tout comme les organes de presse acquis au XX° congrès.
Tout de suite après le Congrès, nous nous envolâmes pour Tbilissi V. Kovanov et moi (à cette époque, il remplissait les fonctions de remplaçant du chef de la section de la propagande et de l’agitation du CC du PCUS) et I. Chikinine (chef de la direction politique de l’Armée soviétique .) Mjavanadze avait préféré prendre le train, s’attendant à des incidents et à des troubles. En ville l’atmosphère était tendue, des groupes de jeunes se rassemblaient partout, dans le centre, près de la banque et du parc, à proximité du monument à Staline éclataient des meetings bruyants où l’on portait des toasts en son honneur.
Chikine (bien que général) préféra se cacher derrière les murs épais du Comité central et ne mit pas les pieds dehors tandis qu’avec Kovanov (qui, après ce voyage, fut nommé second secrétaire du Cc du PCUS de Géorgie et fit pas mal de choses utiles pour cette république) nous nous nous dirigions vers les points de rassemblement et tentions, sans grand succès, de calmer la jeunesse.
Quelques jours plus tard, je suis intervenu dans une conférence sur le culte de la personnalité face à un public d’écrivains qui comprenaient à ‘l’époque des choryphées tels que Tabidze Galaktion, George Leonidze, Simon Tchikovani, Constantin Lodkipanidze et d’autres encore. Hâtivement, je rassemblai quelques documents aimablement mis à ma disposition par les employés des archives du Comité central du Parti communiste de Géorgie.
Après avoir dessiné le tableau général du pays (très superficiellement et de façon vague) sous influence du culte de la personnalité, j’avançai quelques exemples locaux. Je lus des extraits du télégramme de Beria (en 1937, premier secrétaire du comité de région) à Staline : » La limite de trois mille est atteinte, je demande d’en ajouter deux mille de plus. » D’après le contexte du télégramme et d’autres documents, il était clair qu’il s’agissait de l’intelligentsia arrêtée alors par listes entières. C’était clair. Mais pas pour tout le monde. Galaktion Tabidze, un vieil écrivain révolutionnaire m’embrassa avec effusion en me chatouillant de sa barbe grise mais ne manqua pas de faire une remarque : « Tu nous a fait une présentation remarquable. Mais c’est seulement Beria qui dénonçait et réglait ses comptes. » Je suppose que d’autres participants pensaient la même chose. Quelques mois plus tard, après le châtiment du bourreau Beria, lui-même avait trouvé des défenseurs. Dans les régions montagneuses de Géorgie des communistes furent sauvagement assassinés en représailles. Et après le XX° Congrès, quand le président du Soviet des ministres de Géorgie, Djavokhichvili a avancé la proposition de retirer les restes de Staline du mausolée, son fils de seize ans fut mis en pièces.
En Géorgie je me suis adressé à des publics variés, j’ai parlé avec de nombreux écrivains et créateurs. J’étais convaincu que la vague de terreur bério- stalinienne non seulement n’avait pas épargné le pays mais qu’elle s’était abattue avec une férocité décuplée sur l’intelligentsia locale en provoquant de lourdes pertes. Le vieux critique Besso Jgenti m’a raconté le déroulement des événements en Géorgie, au moment de la préparation de l’anniversaire du Plenum Shota Roustavéli. A cette époque, des dizaines d’écrivains avaient déjà été arrêtés et quand Beria avait invité le Secrétariat, Titsian Tabidze lui avait demandé avec indignation comment il justifiait l’arrestation de tous ces gens. Beria lui jeta un regard sinistre et déclara : « Alors vous, Titsian, vous croyez que nous n’avons pas d’ennemis, des gens en désaccord avec la thèse du camarade Staline sur l’aggravation de la lutte de classes ? D’ailleurs est-ce que c’est pour ça et dans cette intention que vous portez un œillet rouge à la boutonnière ? » Destabilisé Titsian ne répondit pas. Le lendemain, Beria fit savoir qu’on avait mis la main sur une bande d’ennemis qui portait le même signe-un œillet rouge – en signe de ralliement. Titsian ainsi qu’un groupe important d’écrivains furent arrêtés et exécutés. Je ne peux pas ne pas rappeler ici que l’ami de Titsian, Boris Pasternak, avait transféré à son nom une grosse somme d’argent pour ses honoraires et qu’après son assassinat, il avait continué de verser cent roubles par mois à sa veuve. Fadéïev et Pavlenko étaient venus au jubilé de Roustavéli. Frappé par le culte de la personnalité autour de Beria, Pavlenko convainquit Fadéïev d’en parler à Staline. Et un an après, après avoir publié une brochure frelatée sur « l’Histoire des organisations bolcheviques dans le Caucase » à la gloire de Staline, Beria fut nommé à Moscou. Fadéïev qui se mortifiait devant Staline depuis la publication du récit de Platonov*, vivait depuis dans une terreur panique assez justifiée (surtout après la querelle avec M.Kolstov,) que Beria ne monte un dossier contre lui et n’en fasse part à Staline le moment voulu.
Dans la seconde moitié des années cinquante et au début des années soixante, quand « le premier dégel »s’acheva après le XX° Congrès, une censure obscurantiste entra de nouveau en vigueur ; Nikita prononçait des discours sans queue ni tête dans lesquels soit il injuriait Staline soit il le portait aux nues .Il y eut quelques rencontres entre lui et l’intelligentsia artistique.
Le motif de la première rencontre fut la sortie d’un almanach en deux tomes intitulé « Moscou littéraire » par un groupe d’écrivains moscovites, où fut publié tout ce que l’on fait de mieux en matière de prose, de poésie, de dramaturgie, d’essais et de critiques. Jusqu’à nos jours, ce livre est la fierté de la littérature moscovite. Suite à une dénonciation haineuse et mensongère, le premier à être convoqué pour « être corrigé » fut le président de la section moscovite des écrivains K.Fédine. Il essaya de défendre l’almanach, de prouver qu’il s’agissait d’une édition utile et nécessaire. «Mais enfin, c’est une brochure dégoûtante et nuisible », lui faisait comprendre Kroutchtchev en parlant d’un livre de 1680 feuillets tapés à la machine dont il n’avait pas lu une seule ligne.
-Ca suffit, Nikita Sergueiévitch, ici par exemple vous avez un récit honnête et plein de sincérité de A. Iapish, « les Leviers », ou là, l’article talentueux d’un jeune critique M. Tcheglov, et rien n’est arrivé, le ciel ne nous est pas tombé sur la tête.
-Mais Fédine, comment ne comprenez-vous pas que c’est un recueil odieux et pamphlétaire, conçu et fait par des littérateurs moscovites dans un esprit anti -parti.
-Il est évident qu’il y a quelque chose que je ne comprends pas, Nikita Sergueiévitch, et je vous demande de me libérer de mes obligations de Président de la section moscovite.
-Non, camarade Fédine, je vous connais, le Parti vous fait confiance, allez faites votre travail et luttez contre toute cette pourriture. »
Immédiatement après le Secrétariat, N.F Pogodine vint me voir ; nous nous étions liés d’amitié lors de la présentation pour le Théâtre d’art dramatique d’une pièce intitulée « la Troisième Pathétique » et lorsqu’il me vit morfondu et abattu, il me demanda : « Qu’est-ce qui t’arrive, tu en fait une tête. C’est du Sachko craché, sa signature et ses plaisanteries. » « Mais de quel Sachko tu parles ? » m’étonnai-je. -De Korneïtchouk, bien sûr. Vous n’avez pas encensé ses « Ailes »* dans votre almanach et l’article de M.Tcheglov la présente comme une oeuvre essentiellement sans conflit et superficiellement policée. Ce genre de choses, il ne le pardonne pas. Mais il a « oublié » de dire, pour chauffer Khrouchtchev contre vous, que la brochure faisait 1068 pages et que personne ne l’avait corrigée. »
Une demi-heure plus tard, Khrouchtchev me convoque et demande, l’air embêté : « Tu crois que le vieux s’est vexé ? »
-Bien sûr il s’est vexé, dis-je. En plus la brochure fait bien 1068 pages, deux énormes bouquins.
-Pourquoi on ne m’a rien dit, s’étonna Khrouchtchev. Mais enfin, tout ça ce sont des bêtises, on va essayer de trouver un moyen de le consoler lui et tous ces écrivains moscovites. Tiens, on n’a qu’à tous les réunir dimanche prochain à la datcha. Qu’ils se promènent, taquinent le goujon, et après on fera un bon repas sous un soleil éclatant. Occupe-toi de tout ça. » Le lendemain je suis parti à Jeleznovodsk et n’assistai ni à la « fameuse fête » ni à la mise en pièces du « groupe antiparti » la semaine d’après ainsi que celle qui suivit. A mon retour, on m’a raconté que Khrouchtchev un peu éméché sous « le soleil ardent » avait invité à sa table et traité de tous les noms la vieille Marietta Shaguinian* qui avait osé douter lors du dernier plenum de la sagesse de sa gestion (Chepilov sans doute l’avait dénoncée) et Marguerite Aliger* qui, d’après Khroutchev avait dit quelque chose quelque part au sujet de les écrivains qui n’apprennent pas la vraie vie (cela n’aurait pu se faire, bien sûr, sans Korneïtchouk ni Gribatchev, les conseillers de Khrouchtchev pour les questions esthétiques).Soboliov qui tapait sur l’épaule de Khrouchtchev en signe d’approbation rampait comme un lézard constamment devant lui, trahissait et vendait ses camarades de plume en réclamant une petite médaille pour le prochain jubilé.
A cette même époque sortit le texte de Khrouchtchev, « Pour une étroite collaboration entre la littérature et l’art dans la vie du peuple », écrite sous la rédaction de Polikarpov * avec la participation étroite de Gribatchev qui venait tout juste de recevoir le prix Lénine pour ce livre lamentable, « Face à face avec l’Amérique ».Tous les « poncifs » prononcés pendant la rencontre amicale y figuraient.
A l’été 1957, nous fûmes chargés d’éplucher les archives littéraires du Cc. J’ai lu dans les archives de Maïakovski où était conservé l’original de sa lettre-testament, (elle fut transmise par mes soins à l’Institut de la littérature mondiale) avec le pistolet et la balle, les lettres personnelles, les procès-verbaux des interrogatoires de Ossip Brik*, V.Polonskaïa, V.Kataev et d’autres. Au fait, V. Polonskaïa m’a raconté plus tard qu’à son retour de Berlin après le suicide de Maïakovski, Lily Brik l’avait fait venir pour la convaincre de retirer son nom de la liste des héritiers de Maïakovski dans son testament.
J’ai lu les lettres de Gorki aux « ennemis du peuple », parmi lesquelles se distingue, par son volume et son contenu un paquet de lettres adressées à Rykov, qu’il tenait pour son commissaire du peuple préféré. J’ai été particulièrement frappé par la lettre de V.O.Meyerhold* à Molotov.
Il écrivait qu’il ne comprenait pas ni qu’il n’était pas en mesure de comprendre tout ce qu’il se passait maintenant. « Pourquoi me tourmente-on et pourquoi, moi qui suis un vieillard me fait-on subir les tortures les plus raffinées ? Pourquoi me force-t-on à avouer que j’étais soit un provocateur, soit l’agent d’un service secret quelconque ? Qui a besoin de ça et pourquoi ? Toute ma vie j’ai recherché l’art et sans doute me suis-je beaucoup trompé. Mais enfin je suis l’un des premiers à être rentré au Parti et lui suis resté toujours fidèle. Viatcheslav Mikhaïlovitch, vous connaissez ma vie, mon œuvre. Aidez-moi, sauvez-moi. Sur cette lettre écrite avec le sang du cœur, d’une écriture calligraphiée penchée Molotov avait tracé une décision sans appel et traîtresse : « Au camarade Lavrenti Pavlovitch Beria. » Il a livré Meyerhold sans hésitation, aux souffrances, à la mort, aux tortures. Et cet homme a osé pendant de longues années se faire passer pour un communiste, un vrai léniniste. A. Likholot directeur à l’époque de l’Institut ukrainien de marxisme-léninisme vint me voir et me montra la résolution des congrès du parti ukrainien dans lesquelles s’exprimait leur reconnaissance sincère à Khrouchtchev pour la liquidation des derniers « ennemis du peuple ukrainiens « Kosspor et Postychev*. » Je n’eus plus du tout envie de lui montrer la note de Molotov.
Cet homme plein de force mais d’un tempérament incontrôlable, qui ne se soumettait pas à la raison, cédait facilement aux calomnies et aux diffamations, et il était alors impossible de le raisonner. Dans ces situations, sa garde rapprochée largement décorée joua un rôle fatal, avec le talentueux et cynique Adjoubeï*, Gribatchev, un crétin bas du front, Satioukov, stupide et ignorant, V.Lebedev qui sans être méchant était inconsistant et sans aucune volonté, et qui occupait la première place auprès de Nikita, gérait les discours du secrétaire général et apportait parfois son aide à A. Tvardovski et au journal « Novy Mir » (c’est lui qui a proposé que fût publiée « Une journée d’Ivan Denissovitch » qui, comme me l’a raconté Lebedev lui-même, fut lu par lui à Nikita.)
La surdité esthétique et la totale naïveté de Khrouchtchev étaient effarantes. Lors d’un festival international de cinéma à Moscou, fut présenté le film de Fellini « Huit et demi ». Au sein du jury, le groupe soviétique qui comprenait Guerassimov, Koraganov et d’autres n’apprécièrent pas le film. Je dois avouer que moi-même, quand j’avais assisté à la projection avec B. Iaroustovski avant le festival, je ne lui avais pas accordé beaucoup d’attention, le trouvant plus faible que « la Dolce vita » et n’ayant que peu de chances d’obtenir le premier prix. Cependant, quand le film fut présenté à la fin du festival à un jury international, la situation changea radicalement. Les membres étrangers du jury des films de fiction y compris ceux des pays du camp socialiste ont presque tous pris position pour « Huit et demi » et défendirent leur choix. Malgré les efforts et les tentatives des membres du groupe soviétique qui plus d’une fois appelèrent à la rescousse A.V.Romanov, rien n’y fit. Impossible de s’opposer au film qui reçut, dans une ambiance dramatique, le premier prix du festival. Peut-être que tout aurait pu se terminer ainsi. Mais par malheur, quelqu’un mit sous le nez de Khrouchtchev une dépêche de l’agence Tass selon laquelle Moscou avait attribué le premier prix au film moderniste de Fellini. Nikita Serguéiévitch n’avait aucune idée de ce qu’était une œuvre « moderniste » mais puisqu’on en faisait l’éloge, alors ça devait être antisoviétique et contre révolutionnaire. Un énorme scandale éclata.
Khrouchtchev convoqua Romanov, le président de Goskino, lui hurla dessus, l’accusant d’avoir « torpillé » le dernier plenum idéologique et trouva bon de le flanquer à la porte du parti. « Foutez le camp, -dit-il pour conclure-, et envoyez-moi le film, je le regarderai moi-même puisque vous n’y comprenez rien. » Puis de nouveau on convoqua Ermash, alors curateur des affaires cinématographiques pour le Comité central qui se mit à hurler (bien que jusque-là il eût soutenu le film), pressentant une victoire facile et rapide dans son avènement au poste de Président du Goskino.
Entretemps, voici ce qui se passait « au sommet ». Cinq minutes après le début du film, affalé dans son fauteuil, Nikita se mit à émettre un sifflement douteux qui se transforma en véritable ronflement. On n’osa pas le réveiller bien sûr. Pas mal de temps après que la pellicule fut rembobinée, Nikita déclara délicatement que la projection était terminée. Il ronfla encore un coup, se leva à contre cœur et fit savoir que puisque cette merde endort les citoyens soviétiques, elle ne peut leur faire aucun mal et qu’il est inutile de semer la panique. Ainsi se termina cette tragicomédie. Romanov s’en tira avec une légère frousse, Ermash « avait perdu » et le film sortit sur nos écrans et obtint un succès énorme presque vingt ans plus tard.
Cependant, les conflits ne se sont pas toujours terminés aussi pacifiquement. Je me souviens d’une histoire révoltante avec l’illustre scénariste A.Kapler.* Envoyé à Sotchi par le journal « la Gazette littéraire », il se heurta à des faits arbitraires qui inquiétaient toute la ville ainsi que des manifestations d’abus de pouvoir de la part des autorités locales, à savoir le chef de la milice locale Borissov et le premier secrétaire de la mairie, Medounov, qui le protégeait. La fille de Borisov qui avait dix-sept ans était tombée amoureuse d’un chauffeur et avait annoncé à ses parents qu’elle voulait l’épouser. Indignés par une telle transgression des « normes dynastiques » ses parents lui interdirent catégoriquement de fréquenter son amoureux, mais quand elle leur désobéit, ils prirent des mesures adéquates. On enferma la fiancée tandis que le jeune homme fut battu sauvagement par un groupe de miliciens sur ordre du père. Mais quand ces mesures se furent avérées insuffisantes, et que la jeune fille qui maintenait sa position eut atteint l’âge de 18 ans, Borisov, soutenu par son ami Medounov soumit sa propre fille à une enquête illégale concernant la perte de sa virginité (ce qui ne fut pas confirmé) ; quant à son fiancé, il « renversa » un cycliste dans un virage à Sotchi qui s’en sortit avec de légères blessures. Mais aussitôt le chauffeur fut condamné à huit ans de camp à régime sévère, sans aucune enquête, et le kiosque de son père, un cordonnier cul-de-jatte fut dispersé par des bulldozers. Cela me rappela l’histoire de la fille de Staline, Svetlana, victime de l’arbitraire dynastique stalinien, et sous le coup de l’émotion j’écrivis et publiai un feuilleton « Une âme écrasée. »
Toutes sortes d’écrivains s’étaient alors adressés au Comité central, comme Fedine, Tchoukovski, Simonov, Sourkov*, qui voyaient dans cet arbitraire impuni et l’abus de pouvoir des autorités de Stochi un retour aux anciens usages qui avaient causé tant de tort à la société soviétique.
J’allai à Sotchi, je rencontrai Medounov, Borissov, sa femme et sa fille et me convainquis du fondement des faits et des accusations qui servirent de base au feuilleton de Kapler. Un projet fut examiné et porté à la connaissance du Comité central, interdisant à Borissov de travailler à l’avenir dans les organes de la milice, à Medounov d’exercer un travail, exigeant que l’enquête concernant le chauffeur illégalement condamné fût à nouveau ouverte. V.Lebedev était parfaitement au courant de ces faits, je le tenais informé. L’affaire prenait une tournure politique, et bientôt largement publique et je demandai d’en informer Khrouchtchev.
Ensuite, il se produisit quelque chose de tout à fait inattendu. Un jour, je surpris Lebedev dans un état d’excitation frénétique, il hurlait au téléphone en traitant son interlocuteur de tous les noms. Avec difficulté je compris qu’il s’agissait de Kapler qu’il menaçait en proférant des injures. A ma question, il répondit avec agacement d’un geste de la main: « Laisse, tu ne sais rien. Nikita Serguéïevitch m’a chargé de casser Kapler et la « Gazette littéraire » par la même occasion à cause d’un discours provocateur. » J’en sus davantage rapidement.
Quand Khrouchtchev était à Sotchi, dans un état d’ivresse avancé, il fit le tour de la ville en compagnie de D. Polianski qui se plaignait comme quoi, voilà, on renforce l’autorité de la milice locale que des Juifs et les moins que rien essaient d’ébranler tout en chantant les louanges de ceux qui tentent de s’introduire dans les familles des dirigeants du ministère de l’intérieur. Khrouchtchev vit rouge et sans penser à vérifier quoi que ce soit, ordonna d’assurer la protection de Borissov et Medounov et par la même occasion de casser la figure de Kapler dans « la Gazette littéraire ».
Lebedev ne voulait rien entendre de ce que je lui disais. Il obéissait aux ordres , il n’était pas là pour penser .
Voilà la suite de cette histoire. La jeune fille maudit ses parents, quitta sa famille pour rejoindre son amoureux. Tous les deux m’ont envoyé des lettres. J’ai reçu également une lettre du directeur du camp qui parlait très positivement de la conduite de son prisonnier. En ce qui concerne Medounov et Borrissov, tous deux ont commencé par être promus. Medounov fut nommé premier secrétaire de la région de Krasnodar et décoré de l’ordre du Héros du Travail socialiste. Mais bientôt il fut convaincu de vol et de concussion et apparemment, exclu du Parti. Je ne sais rien concernant le destin de Borissov et de son épouse d’une méchanceté fanatique, qui avait traité sa propre fille de tous les noms et entraîné son mari dans des affaires louches.
Voici donc à quoi ressemblaient les « zigzags » de la conduite et du caractère d’un homme extrêmement important et incontrôlable, qui concentrait entre ses mains tout le pouvoir, avec parfois une tendance à tomber dans le despotisme, en ne tenant compte que de l’expression « c’est ce que veut mon petit doigt ». Ces traits de caractère ont eu une influence funeste dans sa gestion de l’économie.
Je me souviens qu’au retour d’un plenum quelconque, Polikarpov nous fit savoir qu’à compter de ce jour, nous allions procéder à la séparation des pouvoirs , le Parti d’un côté et la gestion économique de l’autre, selon le principe de la séparation de l’industrie et de l’agriculture .Et quand en proie à une certaine confusion je lui demandai s’il s’agissait d’une recommandation préliminaire ou d’une décision définitive, il marmonna, avec agacement : « Qu’est-ce que vous racontez, de quelle « recommandation préliminaire » il peut s’agir, si nous parlons d’un décret du Comité central adopté à l’unanimité ? » La situation était tout à fait conforme au récit de Iashine, « les Leviers », où chacun séparément était contre mais tous ensemble votaient « pour » à l’unanimité.
Mon vieux camarade qui travaille actuellement au Comité central était venu me rendre visite à l’hôpital à cette époque et m’avait parlé des transformations et des « innovations » de Khrouchtchev en soupirant avec amertume : « Tu sais, me dit-il, à ce niveau de compétence, je pense que je ne serais pas pire que Khrouchtchev pour diriger l’économie du pays. »
Pour moi, la rencontre la plus marquante de Khrouchtchev avec l’intelligentsia eut lieu le 8 mars 1963 au Kremlin ainsi que celle de Pitsounda en Abkhasie, avec des écrivains de l’Union européenne au mois de juillet de la même année.
Au Kremlin, quelques mois après la manifestation des monts Lénine dont j’ai parlé plus haut et où des pancartes montraient comment il convient d’écrire correctement, se dressaient des sculptures de E. Neizvestny dont quelqu’un de mal intentionné avait soufflé à Khrouchtchev que c’étaient des exemples d’art abstrait.
J’ai déjà raconté que ce sont précisément ces statues qui déclenchèrent les attaques de Khrouchtchev, auxquelles E.Evtoushenko* riposta vivement. Il fut décidé de porter un coup fatal à tous ces formalistes malfaisants. On s’y prépara pendant longtemps, mais visiblement sans avoir la compétence nécessaire. En tous cas, à la place de Evtoushenko fut choisi comme tête de Turc Vosnessenski*, mais la cible de la critique la plus grossière,la plus blessante, la plus injuste fut Ehrenbourg.
En ce qui concerne Voznessenski, le coup de grâce vint de Gribatchev, un homme aigri et misérable qui se présentait partout comme un spécialiste de l’art, bien que visiblement il ne connût rien à cette matière délicate. C’est lui qui lut, encouragé par Khrouchtchev, ces vers polémiques et pernicieux : « Non, jeunes gens ! » dans lesquels il dénonçait toute la jeunesse littéraire. A Vosnessenski qui montait à la tribune, Khrouchtchev ne donna pas l’occasion de placer un mot. Mais quand il commença son discours par ces mots : « Je suis comme mon maître Maïakovski, sans parti… »Nikita l’interrompit grossièrement et déclara : « Qu’est-ce que vous voulez dire ? Vous avez trouvé là un bon motif de vantardise! Foutez le camp à l’étranger si ça ne vous plaît pas chez nous ! » Et quand Vosnessenski découragé marmonna la fin de sa phrase : « mais ma vie entière et mon œuvre appartiennent au seul parti », Nikita lui tourna le dos et se tut, mais après que Voznessenski eut terminé de lire ses vers, il ajouta un commentaire plein de fiel. Cependant beaucoup avaient deviné que « dans la confusion et la mêlée », Khrouchtchev avait tout simplement confondu Voznessenski et Evtoushenko et avait déversé sur lui toute sa hargne.
En ce qui concerne Ehrenbourg, sa situation devint encore plus absurde et tragique. Cet écrivain âgé, aimé par le peuple et l’armée, journaliste jouissant d’une autorité universelle, militant des combats pour la paix, fut l’objet d’une engueulade dont la grossièreté et l’insolence dépassaient toute mesure. Visiblement, les mêmes larbins analphabètes de la garde rapprochée « qui dégainaient » savaient comment « chauffer » Nikita et lui avaient mis sous le nez des matériaux mensongers et pourris.
Heureusement pour moi j’étais à l’hôpital, la veille j’étais à une conférence au Kremlin et je ne pouvais physiquement pas participer à cette sale cuisine.
Tout d’abord, Khrouchtchev se référa à un vieux roman, écrit au début de la Révolution dans un style pamphlétaire et satirique, « les Aventures de Julio Jurenito »*et comme en témoignent les mémoires de N.K Kroupskaïa, le livre avait été encouragé et favorablement remarqué par Lenine. Ayant recours aux méthodes de la RAPP*, Khrouchtchev attribuait directement les pensées et les propos du héros à l’auteur qu’il accusait de calomnier le jeune gouvernement soviétique et de discréditer le saint nom de Lénine. Comme il s’est avéré de façon évidente, il n’avait jamais eu le roman d’Ehrenbourg entre les mains, mais il accordait une confiance entière aux conseillers mal intentionnées .
Ensuite Khrouchtchev accusa Ehrenbourg dont les services patriotiques pendant les années de guerre étaient célèbres et reconnus par le peuple, d’antipatriotisme, de mépris pour tout ce qui était soviétique, de servilité envers l’étranger. « Vous mangez notre pain russe mais vous rêvez des marronniers français. Alors votre vraie place est peut-être là-bas. » Pour un écrivain âgé, reconnu, ces accusations étaient difficilement supportables. Assis dans la salle, il avait l’air affligé, navré, fané.
Le lendemain il dit à ma femme qui préparait la publication l’ensemble de son œuvre, que la vie avait perdu tout sens pour lui, qu’il ne s’apprêtait pas à « changer de patrie », et qu’il la remerciait pour leur collaboration de longue date mais qu’il ne souhaitait pas revenir sur la publication de ses œuvres, ce travail ayant perdu tout sens à ses yeux. Irina, ma femme, en pleurs me transmit cette conversation qu’elle interpréta comme un dernier adieu d’Ehrenbourg, décidé à quitter la vie. Dans mon emportement, je lui écrivis aussitôt une lettre, je le connaissais depuis les années d’immédiate après-guerre.
Je lui écrivis que « j’étais attristé et surpris par ce que j’avais appris de ma femme. J’étais dans l’armée pendant quatre ans et je me souviens de ses articles qu’on arrachait dans les journaux et qu’on gardait dans nos sacoches ou dans les poches de nos vareuses à côté des cartes du Parti. D’ailleurs, vous savez très bien tout cela. Est-il possible que la sortie véhémente et injuste d’un incompétent compte plus à vos yeux que l’expression sincère de l’amour de tout un peuple. Si l’en est ainsi, je n’ai plus rien à vous dire. » Je ne sais pas s’il a reçu cette lettre envoyée négligemment par la poste mais quelques mois plus tard, il est venu à Leningrad pour un congrès et nous a convoqués, Polevoï et moi, dans sa chambre de l’hôtel « Europe » pour nous communiquer une information importante. Il nous a raconté que la veille, il avait eu une conversation de « réconciliation » avec Khrouchtchev qui lui a demandé de ne pas lui en vouloir, que ses conseillers l’avaient trompé et qu’il lui proposait, si l’auteur en était d’accord, d’être son propre censeur. « Nous sommes vieux, de quels censeurs parle-t-on ? ». Il parla longtemps et très favorablement de Boukharine*l’ami d’Ehrenbourg depuis le lycée et que Khrouchtchev connaissait depuis l’Académie de l’Industrie. C’était un Ehrenbourg vieilli, un homme de débats brillant et une personnalité solaire qui ne connaissait pas la rancune, facilement blessé mais sensible au bien. Comme me l’a raconté Marguerite Aliguer, le jour où Khrouchtchev dut démissionner de toutes ses fonctions, Ehrenbourg lui dit : « Il est un peu étrange que nous deux qui avons été plus que d’autres engueulés par lui nous nous souvenions de lui avec commisération. C’était quand même une personnalité importante et courageuse, et le bien qu’il a fait aux gens en les libérant par millions et en soulageant d’autres de la peur constante des arrestations et des répressions, n’a aucune commune mesure avec ses vexations d’autant plus qu’elles n’étaient pas de son fait mais soufflée par des minables. »
Le dernier épisode que j’aimerais évoquer au sujet de Khrouchtchev est lié à l’accueil réservé aux écrivains soviétiques et étrangers à Pitsounda, lors du congrès des écrivains de la Communauté européenne l’été 1963.
Sur le COMES et sur les évènements dramatiques qui s’y déroulèrent, je raconterai certains faits quand j’aborderai le chapitre sur Cholokhov.
Mais maintenant j’évoquerai seulement ceci.
Quand des instructions arrivèrent à Leningrad sur la composition des participants les plus en vue pour aller à Pitsounda rencontrer Khrouchtchev, celui à qui échut la tâche de dresser cette liste fut A. Sourkov, alors président de l’Union des écrivains et chef de la délégation soviétique. En examinant cette liste, je fis remarquer à Sourkov qu’ André Stil n’y figurait pas, alors qu’il était le seul communiste de tous les hôtes étrangers et le seul lauréat du prix Staline.
« Qu’il aille se faire voir, fit Sourkov, c’est un écrivain médiocre , un intrigant et en plus il ne participe pas au Congrès.
-A toi de voir, approuvai-je. »
Les invités devaient partir de Moscou en avion. Tous étaient d’excellente humeur, bien qu’un peu inquiets. « Dites-moi, me demanda le poète allemand et essayiste Entsenbergter, on va nous fouiller ? » « Certainement » lui répondis-je en plaisantant.
A Pitsounda nous fûmes accueillis par Khrouchtchev qui prononça un discours principalement destiné aux écrivains étrangers. Bien entendu je ne m’en souviens pas mot pour mot mais je peux en transmettre l’esprit assez précisément. « Vous autres, écrivains intellectuels, vous prenez parti pour vos bourgeois et vous êtes à leur service, mais nous on crache sur tout ça. Chez nous aussi il y a eu des écrivains qui n’ont pas suivi la révolution, mais on a remis de l’ordre. Et bien que vous nous traitiez de barbares, nous n’allons pas rendre notre politique conforme à la vôtre. Réfléchissez et n’essayez pas de nous convaincre et de nous éduquer. »
Ce discours d’accueil pour le moins étrange provoqua la stupéfaction. Fédine et Tvardovski me demandèrent des explications et moi-même je me tournai vers Adjoubeï pour en avoir. « Tu sais, je ne comprends pas tout, pour moi c’est très inattendu. Tout ce que je sais, c’est qu’hier Thorez qui se reposait dans les environs est allé voir Khrouchtchev, qu’ils ont conversé longuement, après quoi Nikita est revenu la mine sombre et maussade. » « Cela signifie, devinai-je, qu’André Stil, vexé et furieux a dû téléphoner la veille à Thorez pour se plaindre qu’on ne l’ait pas invité, lui un communiste, mais qu’on ait pris Sartre qui nous a insultés et traités de barbares pendant les évènements de Hongrie. » Khrouchtchev vit rouge , jugeant qu’il avait invité un paquet d’antisoviétiques. Mais les « hôtes » étaient déjà dans les airs, il était trop tard pour annuler le voyage et il décida de leur donner une réplique adéquate. Après une petite promenade chargée de non-dits et d’embarras, les participants du Congrès se réunirent autour d’une grande table dressée avec des zakouskis et des bouteilles de vin dans la datcha de Mikoïan. Le repas se déroula dans un silence pesant. L’hôte, maussade et renfrogné se taisait ainsi que les invités. Déjà on apportait le dessert et on proposait du café. Tout ceci revêtait un caractère scandaleux et absurde. « Alexandre Alexandrovitch, dis quelque chose, tu es quand même le représentant et le chef de la délégation soviétique », dis-je à Sourkov. « Mais qu’est-ce que vous racontez, les gars, il ne peut pas me supporter. Il va tout casser, ça sera pire. » « Alexandre Trifonovitch, dis quelque chose, toi. » « Ah non, je n’en ai rien à faire. Arès je dois encore lire un poème. Je n’ai pas la tête à prononcer des toasts et des compliments. Demande à Cholokhov, tout passe avec lui. »
Mikhaïl Alexandrovitch, avec un petit sourire moqueur se leva et dit, en s’adressant à Khrouchtchev : « Chez nous, les cosaques, il est d’usage de dire que le véritable maître de maison c’est celui qui ne se prend pas pour un chef, mais celui qui se tient parmi les autres à égalité, sans donner des coups de cravache. Je voudrais porter ce premier toast à notre hôte si plein de grandeur et de bonté, toujours prêt à trancher dans le vif de la vérité. »
Nikita marmonna quelque chose en guise de réponse. Il y eut un mouvement chez les invités et les toasts se mirent à pleuvoir de partout, de la part de Vigorelli, Ungaretti, Lundkvist* et d’autres encore. La situation était sauvée.
En même temps, Lebedev vint me voir et dit d’un air de conspirateur : « Nikita Sergueïevitch a fait savoir qu’il ne supportera pas la moindre présence d’un bourgeois pendant la lecture du poème. » La situation devenait amusante. Près de la moitié des invités venait des pays capitalistes, à côté de Khrouchtchev on avait placé Jean-Paul Sartre et Simone de Beauvoir , en face il y avait Lundkvist qui venait de lire son toast. Que faire ?
« Tu sais, Volodia, dis-je à Lebedev, à Leningrad Irina Ogorodnikova m’a raconté que Lundkvist avait accepté l’invitation avec circonspection . Il a quelqu’un de malade dans sa famille. Dis-lui qu’il y a un avion prêt à décoller. Et dis aux autres de préparer immédiatement une voiture et de déplacer rapidement les chaises en face de Nikita pour qu’il ait l’impression d’un départ en masse. »
Ainsi fut-il fait. Lundkvist haussa les épaules et fut surpris qu’on ne lui laisse pas boire son café jusqu’au bout. Mais visiblement, il jugea que dans ce pays on pouvait s’attendre à tout et il se dirigea vers la sortie en compagnie des « gars ».
A la fin du repas, Tvardovski commença la lecture de son poème « Tiorkine dans l’autre monde ». Tvardovski m’avait demandé de prendre place en face de Khrouchtchev et de noter ses réactions pendant la lecture. Celles-ci furent sans surprise. Dès le début de la lecture Nikita s’endormit , se réveillant de temps en temps et secouant la tête. Il se ranima lorsque le poème fit allusion à « un gâteau seulement entamé mais pas mangé », car « Tiorkine était occupé ailleurs à autre chose avec une femme ». Nikita se tourna vers Simone et tout en gesticulant bruyamment, il entreprit de lui expliquer le sens de ce passage « obscur » à l’aide d’un interprète. Puis il se rendormit tranquillement et ne se réveilla qu’à la fin du poème, alors que régnait un silence tendu et plein d’appréhension. « Félicitations » dit Khrouchtchev en tendant la main à Tvardovski par-dessus la table. Aussitôt Adjoubeï bondit , prononça des mots enthousiastes et déclara que le poème serait publié en entier. Tvardovski vint vers moi et dit joyeusement : « Victoire ! Victoire ! En dépit des adversaires et des ennemis ! »
Les invités commencèrent à se disperser. Je remarquai que jouant des coudes dans la foule, Korneïtchouk essayait de se rapprocher de Khrouchtchev et j’eus un pressentiment funeste.
Avec V. Lebedev, et C. Sastine, nous nous étions attardés pour rédiger le communiqué pour la presse dans lequel il était dit qu’en conclusion de cette rencontre amicale le poème satirique de Tvardovski avait été lu, et qu’il avait été reçu avec beaucoup d’intérêt et d’attention. Nous n’avons pas eu le temps de terminer le communiqué car Khrouchtchev revint, visiblement embêté et découragé. Il me demanda : « Alors quoi, ce poème est antisoviétique ? »
-Mais non, Nikita Sergueïevitch, qu’est-ce que vous dites ? Le poème est totalement soviétique, il contient une critique de la perversion bureaucratique dans le travail idéologique, on en a parlé lors du dernier plenum du Comité central. Mais c’est une œuvre satirique et elle grotesque et piquante.
-Alors supprimez ces choses grotesques », marmonna Khrouchtchev qui sortit de la pièce dépité. »
Que fallait-il faire ? Par ailleurs, j’avais déjà l’habitude, dans la mesure du possible, de contourner les « précieuses » indications de Khrouchtchev dans le domaine de l’art. Je saisis le téléphone intérieur et j’appelai Osheverov au journal « Izvestia » pour que le poème ne soit pas publié avant que je ne l’autorise. Mais s’il était simple de parler avec Osheverov et Adjoubeï, que dire à Tvardovski ? C’était beaucoup plus difficile et il fallait inventer quelque chose rapidement. Une demi-heure plus tard Tvardovski arriva et demanda avec inquiétude : « Que se passe-t-il ? Pourquoi tu as téléphoné aux « Izvestia » ?
-Rien de particulier, Alexandre Trifonovitch, ils ont juste décidé d’attendre un peu pour la publication.
-Qu’est-ce que ça veut dire, « attendre un peu ? » Tu as parlé à Khrouchtchev ? Qu’est-ce qu’il a dit ? C’est sa consigne ? Il m’assaillait de questions.
-Bien sûr nous avons parlé. Mais rien de spécial. Seulement Nikita Sergueïevitch a dit que l’atmosphère dans le pays était bonne et que toi dans ton poème tu accumules trop de méchancetés et de critiques non fondées.
-Quelles attaques, quelles critiques ? De nouveau on tombe dans le pardon facile ! Mais enfin j’ai écrit un poème satirique, alors pourquoi tu fais l’imbécile ?
-Pourquoi tu le prends comme ça, Alexandre Trifonovitch ? Par exemple, quand tu écris sur la censure, tu dis qu’il n’y a que des imbéciles et des escrocs qui travaillent là-bas pour un « salaire surestimé ». Mais il y a aussi des gens honnêtes, droits. Nikita Sergueïiévitch a dit qu’il valait mieux supprimer ce passage.
-Comment ça le supprimer ? Mais tu comprends bien que cette strophe est réussie, puissante. Quelles sont les autres indications « précieuses » ?
-Il n’y en a plus. En tous cas, je ne m’en souviens pas.
-Très bien, dit Tvardovski après un silence, on supprime ce passage et on le met dans ton « dossier noir ». Bien que j’avoue que ça me fait beaucoup de peine. Mais l’important est de sauver le poème. »
Le lendemain à Moscou retentit la sonnerie du téléphone :
« Tu sais, dit Tvardovski avec fureur, pendant que nous étions avec toi à Pitsounda à chanter des chansons, cet idiot despotique de Pashka Romanov (alors censeur en chef) a supprimé l’essai de Guerassimov du journal, sous prétexte qu’il noircit, soi-disant, la réalité, en racontant comment les campagnes sont ravitaillées en saucisson. Mais enfin c’est un mensonge et de la poudre aux yeux, il n’y a plus de saucisson dans les centres régionaux. Alors tant que cet idiot despotique sera aux commandes, je ne retirerai rien du poème.
-Comment ça, Khrouchtchev est déjà au courant.
-Tu n’as qu à lui dire aussi ce que je viens de te dire. »
Je téléphonai à Lebedev. « D’après moi, cela ne vaut pas le coup de faire un scandale, -dit-il-, Korneïtchouk n’insistera pas, Adjoubeï encore moins. Et je n’ai pas la force de relire le poème à Nikita Sergueïévitch..
Ainsi se termina « l’épopée caucasienne. »
NOTES
Ernst Néïzvestny (1925-2016) sculpteur russe et américain, auteur de sculptures monumentales.
Dmitri Chepilov (1905-1995) : en 1956-1957, occupe le poste de ministre des affaires étrangères. Rédacteur en chef de la Pravda. Khrouchtchev l’inclut dans le groupe des « antiparti » avec Molotov, Kaganovitch, Malenkov et Voroshilov, accusés de vouloir évincer Khrouchtchev de son poste.
Le groupe anti-parti désigne la tentative d’éviction de Nikita Khroutchev de son poste de premier secrétaire du PCUS par un groupe d’anciens collaborateurs de Staline en juin 1957. L’action échoua.
Alexandre Korneïtchouk (1905-1972) auteur dramatique ukrainien, élu à la tête de l’Union des écrivains ukrainiens en 1938. D’après Viktor Nekrassov, « l’une des plus sinistres personnalités parmi ceux qui faisaient de la politique dans la littérature » (voir l’ouvrage de Cécile Vaissié « Sartre et l’URSS » page 103), artisan de l’écrasement du nationalisme ukrainien.
Roman Roudenko (1907- 1981) accusateur en chef au procès de Nuremberg, procureur général de l’URSS.
P. Pospelov (1898-1979) rédacteur en chef de la Pravda, fervent stalinien avant de se rallier à Khrouchtchev.
Konstantin Simonov (1915-1979) poète et journaliste, correspondant de guerre célèbre pour son poème « Attends-moi je reviendrai ».
Mir Djafar Baguirov , adversaire acharné du nationalisme azéri, bras droit de Beria, connu pour sa cruauté. Premier secrétaire du PC d’Azerbaïdjan. Exécuté le 30 mai 1956, il fait partie de la troisième épuration qui suivit la mort de Beria. P. Pospélov fut envoyé spécialement de Moscou pour procéder à son éviction.
Kliment Voroshilov (1881 -1969) militaire, homme d’Etat. Pendant la guerre civile, il force l’Armée blanche à lever le siège de Tsarytsino rebaptisée Stalingrad, et en 1921 il écrase l’insurrection de Kronstadt. Nommé maréchal de l’Union soviétique, il fut démis de ses fonctions après l’échec de l’armée Rouge face aux Finlandais durant l’hiver 1939-1940.Elu président du Presidium du soviet suprême de l’URSS en 1953, il le demeura jusqu’en 1960. Tête de Turc de Staline, il échappa néanmoins aux purges..
Andreï Platonov (1899-1951) écrivain, correspondant de guerre, auteur de Tchevengour, roman utopique. Ses écrits sont régulièrement confisqués après 1933. En 1933 son fils Platon est arrêté.Il meurt d’une tuberculose contractée auprès de son fils qu’il soignait à son retour de camp.
Vsevolod Meyerhold (1874-1940) dramaturge et metteur en scène, mort en prison après avoir été affreusement torturé
Evtoushenko Evgueni Alexandrovitch (1932-2017) poète russe non-conformiste, auteur de « Babi Yar »long poème dédié aux victimes juives du massacre perpétré par les nazis en Ukraine. Un séisme dans un pays où le mot « juif » est banni du discours officiel.
Mikhaïl Souslov (1902-1982) idéologue fanatique du Parti, membre du Politburo , responsable de la déportation des Tchétchènes .
Dimitri Alexeïvitch Polikarpov chef du département de la Culture du Comité central d’URSS , remplacé par Vassili Chaouro à la tête du département de la Culture de 1965 à 1986.
Ilya Ehrenbourg(1891 1967) en 1921 écrit « les Aventures extraordinaires de Julio Junemito et ses disciples » qui dresse un tableau de l’Europe d’après-guerre dans la veine de Candide. « Ilya l’Hirsute » est le surnom donné par Lénine en 1908, lorsqu’il vivait à Paris. Correspondant de guerre, ses textes de l’époque de la Seconde guerre mondiale sont une exhortation à tuer « l’Allemand ».
Alexeï Adjoubeï (1924-1993) gendre de Khrouchtchev, rédacteur en chef des Izvestia
Pavel Postychev (1887-1939) responsable et publiciste du Parti. Exécuté le 26 février 1939 bien que très proche de Staline.
« les Ailes » pièce contreversée du dramaturge Korneïtchouk (1954). Finalement la pièce fut autorisée.
Alexis Kapler (1903-1979) cinéaste, acteur, correspondant de guerre. D’origine juive, sa liaison avec la fille de Staline lui valut plusieurs années de camp. Il sera réhabilité en 1954.
Ossip Brik (1888-1945) écrivain formaliste et futuriste , époux de Lily Brik, il joua un rôle ambigu dans la relation de Maïakovski et de Lily Brik. Agent du NKVD.
Veronika Polonskaïa ((1908-1994) dernier amour de Maïakovski.
Margarita .Aliguer(1915 -1992) ,poétesse, journaliste et traductrice de l’ouzbek et de l’azéri -Correspondante de guerre lors du blocus de Leningrad Elle est connue pour son poème Zoïa Kosmodemianskaïa, une partisane héroïque pendue par les nazis.
Marietta Shaguinian (1888-1982) écrivaine soviétique, journaliste, auteur du roman « la Centrale hydraulique ».Pendant l’affaire Pasternak, a soutenu, comme membre du Presidium la proposition d’expulser Boris Pasternak d’Union soviétique .
Alexandre Trifonovitch Tvardovski (1910-1971) poète, écrivain, rédacteur en chef du magazine Novy Mir, auteur d’un long poème épique et satirique « Vassili Tiorkine ». C’est dans cette revue que fut publié le récit « Une journée d’Ivan Denissovitch » d’Alexandre Soljenitsyne.
Nikolaï Ivanovitch Boukharine ( 1888-1938) intellectuel révolutionnaire, membre du Parti communiste, fusillé en 1938.Rédacteur en chef des « Izvestia ».